L’intelligence artificielle coûte cher — et pas seulement en énergie ou en talent humain. En 2026, elle est en train de déstabiliser économiquement l’un des secteurs les plus stables de l’industrie tech : le marché des smartphones. La preuve la plus frappante vient de Samsung, qui pourrait enregistrer cette année sa première perte nette dans l’histoire de sa division mobile — et ce malgré des ventes record de la gamme Galaxy S26.
TM Roh, directeur de la division Mobile Experience (MX) de Samsung, a alerté personnellement la direction du groupe sur ce risque lors d’une réunion rapportée par le média coréen Money Today. Une révélation qui illustre de façon spectaculaire comment la révolution IA redistribue les cartes économiques de l’industrie technologique mondiale.
Le paradoxe Samsung : vendre plus, gagner moins
Sur le papier, la division mobile de Samsung se porte bien. La gamme Galaxy S26 affiche des chiffres de ventes solides depuis son lancement en février 2026. L’adoption de l’IA embarquée via Bixby et les partenariats avec Google Gemini ont renforcé la valeur perçue des appareils haut de gamme.
Et pourtant, la profitabilité s’effondre.
La raison est simple et cruelle : le coût des composants — en particulier la mémoire DRAM et NAND — a explosé, creusant les marges bénéficiaires jusqu’à les faire potentiellement passer en territoire négatif pour la première fois de l’histoire de Samsung Mobile.
La mémoire DRAM : la victime collatérale de la frénésie IA
Pour comprendre ce paradoxe, il faut regarder du côté de l’infrastructure IA mondiale. Les centres de données qui alimentent ChatGPT, Gemini, Claude et les milliers d’autres modèles en production ont une faim insatiable de puces mémoire — et pas n’importe lesquelles.
Un GPU Nvidia dévore la RAM de 4 600 Galaxy S26 Ultra
Le chiffre est vertigineux : une plateforme AI rack-scale de Nvidia requiert autant de RAM que 4 600 Galaxy S26 Ultra (chacun équipé de 12 GB de mémoire). Les nouvelles architectures de Nvidia — notamment les plateformes Vera CPU + Rubin GPU — vont encore amplifier cette demande.
La LPDDR5x (mémoire vive de haute performance pour mobiles) est la même technologie utilisée dans les serveurs IA que dans les smartphones premium. Les fabricants de mémoire comme Samsung, SK Hynix et Micron ont logiquement redirigé leur capacité de production vers les applications IA, bien plus lucratives, au détriment du marché mobile.
La mémoire : du composant secondaire au poste de coût dominant
Selon les données de Counterpoint Research, l’évolution est spectaculaire :
- Traditionnellement : le processeur applicatif (SoC) représentait la part la plus coûteuse d’un smartphone, la mémoire était secondaire
- Mi-2026 : la mémoire représente désormais plus d’un tiers du coût de fabrication d’un smartphone d’entrée de gamme, et plus de 20% pour les appareils premium
Cette inversion est inédite dans l’histoire de l’industrie mobile.
Les effets concrets sur le marché
Des prix smartphones qui grimpent
Les fabricants n’ont pas d’autre choix que de répercuter cette hausse sur les consommateurs finals :
- Samsung a déjà augmenté ses gammes Galaxy A37 et A57 de 50 dollars par rapport à leurs prédécesseurs
- Motorola a relevé les prix de ses Moto G (gamme budget) jusqu’à 50% — une augmentation rarissime pour cette catégorie
- Les analystes s’attendent à ce que la pression soit encore plus forte sur les smartphones d’entrée de gamme, dont la viabilité économique est désormais remise en question
Le segment budget en péril
L’ironie tragique de la situation : le segment le plus populaire dans les pays émergents — les smartphones à moins de 200 euros — est le plus menacé. Les marges y étaient déjà minces ; avec la hausse des coûts mémoire, elles deviennent négatives pour de nombreux acteurs.
Pour Samsung, qui distribue des dizaines de modèles de la gamme A (budget) à travers le monde en développement, c’est un enjeu stratégique majeur.
L’autre Samsung : celui qui profite de la crise
Il y a une ironie structurelle au cœur de cette situation : la division Semiconductor de Samsung est l’une des plus grandes bénéficiaires de la même tendance qui ruine sa division Mobile.
Samsung Semiconductor a déclaré un bénéfice estimé à 38 milliards de dollars pour le seul premier trimestre 2026 — soit plus de sept fois son résultat net de la même période en 2025. La HBM (High Bandwidth Memory), utilisée dans les GPU d’IA, a connu une flambée de prix et de demande qui profite directement à Samsung Semiconductor et à son concurrent SK Hynix.
Samsung se retrouve ainsi dans une situation schizophrène : sa main droite (chips IA) gagne ce que sa main gauche (smartphones) perd. Mais comme les deux divisions opèrent de façon distincte au sein du groupe, la division Mobile ne peut pas simplement “se fournir à prix coûtant” en puces auprès de sa filiale Semiconductor.
Une pénurie qui va durer
Le pire est peut-être à venir. Selon Nikkei Asia, même avec les meilleures améliorations de production envisageables, l’offre mondiale de DRAM en 2027 pourrait se retrouver 40% en dessous de la demande attendue.
Plusieurs facteurs expliquent pourquoi cette pénurie n’est pas près de se résorber :
1. Les projets IA s’accélèrent — Microsoft investit jusqu’à 80 milliards de dollars dans des centres de données en 2026. Google, Meta et Amazon sont sur des trajectoires similaires. Chaque nouveau serveur IA commande des centaines de gigaoctets de mémoire.
2. La conversion de capacité prend du temps — Transformer une ligne de production de LPDDR5x mobile en HBM de serveur nécessite des investissements massifs et des mois de travaux.
3. La demande grand public ne disparaît pas — Même si la consommation de smartphones ralentit, le volume absolu reste colossal. Des milliards d’appareils sont vendus chaque année.
4. La course aux smartphones IA — Paradoxalement, les smartphones intègrent eux-mêmes de plus en plus de puces IA embarquées, augmentant leur consommation de mémoire et aggravant la compétition avec les serveurs.
SK Hynix et NVIDIA : l’alliance qui redessine le marché
Un développement parallèle illustre parfaitement les enjeux : début juin 2026, NVIDIA et SK Hynix ont annoncé un accord pluriannuel de co-développement de puces mémoire de nouvelle génération pour l’IA. Cet accord couvre à la fois la conception et la fabrication, et renforce les liens entre les deux géants au moment où la demande de HBM atteint des sommets.
Pour Samsung, cet accord est une mauvaise nouvelle supplémentaire : il consolide la position de SK Hynix comme fournisseur privilégié de NVIDIA pour la HBM de prochaine génération, au moment même où Samsung peine encore à certifier ses propres puces HBM3E auprès du géant des GPU.
Les stratégies de Samsung pour traverser la tempête
Face à ces vents contraires, Samsung a annoncé plusieurs mesures :
Optimisation de la chaîne d’approvisionnement — Renégociation des contrats avec les fournisseurs pour sécuriser des volumes de composants à des prix plus prévisibles.
Montée en gamme — Concentrer les efforts sur les appareils premium (Galaxy S26 Ultra, Galaxy Z Fold) où les marges absolues restent positives même avec des coûts composants plus élevés.
Différenciation IA — Investir dans des fonctionnalités IA différenciantes pour justifier des prix plus élevés : Galaxy AI avec des fonctions de productivité avancées, traduction en temps réel, édition photo IA.
Révision du portefeuille — Il n’est pas exclu que Samsung réduise le nombre de modèles dans les gammes budget pour se concentrer sur les références les plus rentables.
Les implications pour l’industrie mobile mondiale
La situation de Samsung soulève des questions fondamentales sur l’avenir de l’industrie des smartphones :
L’ère des smartphones bon marché est-elle terminée ? Si les coûts mémoire restent structurellement élevés en raison de la demande IA, les smartphones à moins de 150€ pourraient devenir non viables économiquement pour les grands fabricants.
Qui va bénéficier ? Apple, qui contrôle ses propres puces (Apple Silicon) et a davantage de marge pour absorber les hausses de coûts, est potentiellement mieux positionné. Les fabricants chinois comme Xiaomi et OPPO, qui opèrent sur des marges très faibles, sont particulièrement exposés.
Quelle régulation ? Plusieurs gouvernements commencent à s’interroger sur la concentration de la production de mémoire et ses effets sur les marchés downstream. La situation pourrait alimenter des discussions antitrust ou sur les politiques industrielles de semi-conducteurs.
Ce qu’il faut retenir
- ⚠️ Samsung Mobile pourrait enregistrer sa première perte nette de l’histoire en 2026 malgré des ventes Galaxy S26 solides
- 📱 La cause : explosion des coûts DRAM et NAND, détournés par la demande colossale des serveurs IA
- 🖥️ Un serveur IA Nvidia consomme autant de RAM que 4 600 Galaxy S26 Ultra (12GB chacun)
- 💰 La mémoire représente désormais >33% du coût de fabrication d’un smartphone budget (vs. quelques % auparavant)
- 📈 Paradoxe : Samsung Semiconductor affiche 38 milliards de profits au T1 2026 — 7x plus qu’un an auparavant
- 🔮 La pénurie de DRAM devrait persister : l’offre mondiale pourrait rester 40% sous la demande jusqu’en 2027
- 💡 Les smartphones vont coûter plus cher : Samsung a déjà relevé les prix de ses Galaxy A de 50 dollars
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